jeudi 5 mars 2026

57 - Les mares

Les mares sont les derniers paradis oubliés de la Terre.

Elles ponctuent mes traversées champêtres comme autant d'îlots de paix hors du temps, loin de tout, proches de mes semelles. Avec ces flots crépusculaires, je me sens profondément ancré dans mon univers de vagabond.
 
Au bord de ces cloaques, à mes yeux aussi beaux que des oasis, je me repose en pensant à mes fabuleux voyages à travers le canton. Ces surfaces troubles entourées de verdure constituent mes refuges intimes et chaleureux au coeur de la campagne.
 
Elles incarnent à la perfection les trous ultimes du bout du monde. Elles personnifient la modestie du bonheur étriqué à portée de mes bottes, la proximité immédiate d'un ciel fait de fange et de crapauds.
 
Leur visage, brouillé mais authentique, est formé par le croisement de la boue qui s'y dépose et de l'azur qui s'y reflète.
 
Elles symbolisent la dualité de la Création : en leur sein la misère débouche sur la gloire et l'insignifiance y côtoie le sublime. Des têtards y naissent et des légendes en jaillissent. Parfois des têtes y plongent et n'en ressortent jamais. Des rêves y meurent et des flammes s'en échappent. La puanteur qui y remonte se mêle aux parfums des fleurs éparpillées tout autour.
 
Pourriture et lumière y jouent ensemble un théâtre de mille couleurs changeantes.
 
Elles chantent sous les nuages ou pleurent dans le soir, sèchent sous le soleil ou gonflent sous les pluies, moisissent à l'automne ou blanchissent en hiver.
 
Ces flaques sombres, souvent suspectes, sont les miroirs des grandes et petites choses : le matin en me levant j'y vois apparaître ma trogne, la nuit le firmament. La première effraie, le second émerveille. L'une est burinée, l'autre illuminé.
 
Il y a dans ces parcelles d'eau croupissante assez de place pour y loger à la fois tout l'horizon de ma face de rat et tout l'infini stellaire.
 
Là, l'homme et les nues croisent leurs regards, le profane et le divin se touchent. D'autant plus idéalement que l'onde y est bien noire.
 
L'obscurité de ces fluides stagnants accentue les différences, mettant merveilleusement en valeur ce qui ordinairement est caché, révélant ce qu'on ne perçoit pas en plein jour.
 
Ces bassins dans lesquels se vautrent les batraciens et pataugent les canards sont en réalité des sommets où se rencontrent les immensités.

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