samedi 3 janvier 2026

12 - Perché sur mon pommier

Entre deux patelins que je visite régulièrement, s'élève un pommier. Poussé au bord de la route avec la broussaille, nul ne le remarque vraiment parmi la végétation éparse et anonyme. Ce distributeur gratuit de fruits fait partie de mon royaume local. Lorsque à la saison des récoltes je passe devant, je ne manque jamais d'y prélever mon dû.
 
Mais à l'occasion, il me sert également de juchoir.
 
Je m'y perche comme un vieux corbeau solitaire en quête de repos, heureux de trouver là un trône digne de ma condition de vagabond. Plus pragmatiquement cet arbre constitue surtout un excellent poste d'observation. Installé sur sa branche principale, je puis de cette hauteur contempler le paysage et examiner astucieusement ceux qui vont et viennent d'un clocher à l'autre. Telle est l'une de mes occupations favorites.
 
Mécaniques et humains composent mon théâtre.
 
Je relève ainsi les allées et venues, essaie de deviner qui roule à vélo et qui conduit sa voiture, étudie les habitudes des villageois, note les présences opportunes et les visiteurs inopinés. Rien n'échappe à mon oeil espiègle. Les moindres coeurs qui battent dans la campagne valent que j'en fasse un roman dans ma tête. Gibier, chiens, épouvantails, vaches et bigotes y compris. J'espionne à ma guise ce petit monde intime et vivant, m'amusant à faire la distinction entre notables et gens simples.
 
Là, assis sur mon gradin de bois dur, je suis au spectacle !
 
Depuis mon humble sommet, les scènes de la vie rurale m'apparaissent réellement proches et authentiques. Je vois de bien drôles d'oiseaux traverser l'horizon : des ânes d'exception et des bipèdes ordinaires, de belles hirondelles et des loups antiques, des silhouettes sombres et des personnalités en vogue... Toute une population secrète et pittoresque se déploie à l'abri des regards de la ville. Certains jours je n'ai que cela à faire et je le fais donc avec toute la légèreté possible. Evidemment je m'affiche aux yeux de tous en agissant de la sorte à trois mètres du sol. Mais que voulez-vous ? N'ayant à cacher ni mes bottes de gueux ni mon chapeau de hibou, autant les montrer !

En descendant de mon mirador au crépuscule, je poursuis mon chemin vers tel hameau, telle ferme ou telle masure et m'en vais aller raconter les merveilles ce que j'ai vues au long de ma journée à la première chouette qui voudra bien les entendre !

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