jeudi 26 février 2026

53 - Quand je traîne...

Je ne suis pas qu'un gros sanglier stupide qui fonce à travers bois et chemins. Ma semelle se fait parfois légère et mon chapeau prend le temps de rêver sous le vent.
 
Je traîne de sillons en pâtures et de fourrés en mares pour aller dire bonjour aux rats, aux vaches ou aux grenouilles. Ou bien, encore plus ivre d'espace que d'habitude, je décide de marcher en direction de routes improbables, jamais empruntées auparavant.
 
A mes risques et périls, je brise ma routine de vagabond pour me rapprocher de l'irréel.
 
Je me déleste de mes bottes de brute et rejoins les entités de plumes. Alors je parle avec des êtres imaginaires qui flottent dans l'air autour de moi, je déploie mes bras comme les ailes d'un aigle et m'envole vers les nuages : je me transforme en un poème qui palpite et pépie.
 
L'azur devient aussitôt mon monde naturel. Ses blanches nuées m'accompagnent dans leur course céleste. Dans ces moments où je me retrouve entre la boue du sol et la lumière du ciel, je me sens aussi impondérable que la brume. Et je ne sais plus très bien si je brûle telle une flamme ou si je m'évapore pareille à une goutte d'eau.
 
Cierge ou neige, braise ou givre, étincelle ou onde, quoi qu'il en soit je vibre et monte. Si fort, si haut, que la Lune m'apparaît toute proche. J'ai l'impression que je pourrais la toucher du bout de mes lèvres... Je regarde en bas et y contemple d'un seul coup d'oeil mon univers de marcheur des champs. Dieu ! Que mon paradis champêtre me semble petit ! N'importe, c'est là que je me trouve heureux.
 
Je suis aux anges dans mes granges, fossés, sentiers, friches et villages aux horizons étriqués.
 
Après avoir ainsi longuement plané dans ces altitudes vertigineuses en compagnie des augustes cumulus, invariablement porté par mes pensées supérieures, je redescends sur terre pour y reprendre vite contact avec mon quotidien.
 
Mes ascensions vers les hauteurs se terminent toujours par une grande faim.

Lorsque je reviens de cette aventure des sommets et que le soir arrive enfin, il est souvent l'heure pour moi d'aller me caler l'estomac chez la mère Garbichon avec un solide plat de saucisses aux choux.

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