lundi 12 janvier 2026

18 - La paille ou la soie ?

Ai-je bien choisi mon chemin de gueux errant ? Même si j'aime particulièrement nicher dans des granges, me retrouver dès le matin sous le cul des vaches et passer mes journées à traverser la cambrousse avec mes sabots de sanglier, cela ne signifie pas pour autant que j'aurais détesté une existence plus mondaine.
 
A la vérité lorsque j'y pense, dormir dans la soie, marcher avec des semelles de luxe et boire des coupes de vin dans le lustre d'un château ne m'aurait point déplu. Entre l'état de campagnol désargenté et celui de rentier fortuné, l'écart donne le vertige.
 
La différence entre le pain spartiate du bohémien loqueteux et le festin royal du seigneur en splendeur ne me laisse nullement de marbre. Moi comme les autres d'ailleurs : les prétendus indifférents n'étant que des menteurs ! Ou simplement des déjà morts. Ces deux conditions de vies radicalement opposées valent vraiment la peine qu'on les pèse dans la balance du destin. Il serait fort hypocrite de ma part de prétendre préférer d'emblée arborer un chapeau de paille rapiécé plutôt qu'un haut-de-forme rutilant.
 
Se promener sous les nuages avec les poches pleines de vent ou lourdes d'argent, le contraste mérite réflexion. Oui, moi le pouilleux des fourrés j'envie le prince des salons. Et je crois que ce dernier doit, lui aussi, se faire une grande idée, fausse ou vraie, de ce qu'est mon bonheur de rat des champs. Certains dimanches plombés de torpeur il s'imagine peut-être que partir sur les routes sans un sou l'approcherait du ciel... Quelle erreur ! En réalité les hommes sont parfaitement à leur place là où le sort les a installés. Trône ou tabouret, chacun est assis sur un siège à sa mesure.
 
Certes je n'aurais guère été malheureux de vivre dans la dentelle et l'opulence. Mon confort personnel, le même que celui de tant de mortels, aurait-il suffit à contenter l'Univers ?
 
Je reconnais qu'il m'arrive de convoiter l'or du notable, le prestige du curé, la renommée du maire, la table du notaire et surtout sa femme. Inutile de nier cette évidence.

Mais s'il m'était encore possible de troquer ma carrière de braconnier sans gîte contre celle de riche entrepreneur, d'honorable magistrat ou de noble propriétaire, qui accepterait de porter ma couronne de vagabond au milieu de la friche, loin des vanités de ce monde pour, voué à la seule beauté et rendre hommage à la Création, admirer la brume en écoutant le chant sépulcral des corbeaux ?

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