Ai-je bien choisi mon chemin de gueux errant ? Même si j'aime
particulièrement nicher dans des granges, me retrouver dès le matin sous le cul
des vaches et passer mes journées à traverser la cambrousse avec mes sabots de
sanglier, cela ne signifie pas pour autant que j'aurais détesté une existence
plus mondaine.
A la vérité lorsque j'y pense, dormir dans la soie, marcher avec des
semelles de luxe et boire des coupes de vin dans le lustre d'un château ne
m'aurait point déplu. Entre l'état de campagnol désargenté et celui de rentier
fortuné, l'écart donne le vertige.
La différence entre le pain spartiate du bohémien loqueteux et le festin
royal du seigneur en splendeur ne me laisse nullement de marbre. Moi comme les
autres d'ailleurs : les prétendus indifférents n'étant que des menteurs ! Ou
simplement des déjà morts. Ces deux conditions de vies radicalement opposées
valent vraiment la peine qu'on les pèse dans la balance du destin. Il serait
fort hypocrite de ma part de prétendre préférer d'emblée arborer un chapeau de
paille rapiécé plutôt qu'un haut-de-forme rutilant.
Se promener sous les nuages avec les poches pleines de vent ou lourdes
d'argent, le contraste mérite réflexion. Oui, moi le pouilleux des fourrés
j'envie le prince des salons. Et je crois que ce dernier doit, lui aussi, se
faire une grande idée, fausse ou vraie, de ce qu'est mon bonheur de rat des
champs. Certains dimanches plombés de torpeur il s'imagine peut-être que partir
sur les routes sans un sou l'approcherait du ciel... Quelle erreur ! En réalité
les hommes sont parfaitement à leur place là où le sort les a installés. Trône
ou tabouret, chacun est assis sur un siège à sa mesure.
Certes je n'aurais guère été malheureux de vivre dans la dentelle et
l'opulence. Mon confort personnel, le même que celui de tant de mortels,
aurait-il suffit à contenter l'Univers ?
Je reconnais qu'il m'arrive de convoiter l'or du notable, le prestige du
curé, la renommée du maire, la table du notaire et surtout sa femme. Inutile de
nier cette évidence.
Mais s'il m'était encore possible de troquer ma carrière de braconnier sans
gîte contre celle de riche entrepreneur, d'honorable magistrat ou de noble
propriétaire, qui accepterait de porter ma couronne de vagabond au milieu de la
friche, loin des vanités de ce monde pour, voué à la seule beauté et rendre
hommage à la Création, admirer la brume en écoutant le chant sépulcral des
corbeaux ?
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