vendredi 13 février 2026

41 - Soirs de pluie

Les longs soirs de pluie à l'automne, on m'invite parfois à venir me restaurer devant une flambée. Mon rôle, pour ne pas dire ma "mission de vagabond", est d'animer les veillées familiales des gens du coin. J''apporter ainsi ma flamme au coeur des foyers engourdis par les habitudes et, accessoirement, émoussés par les écrans.
 
Je suis connu pour illuminer les soirées avec mes fables de loup.
 
Lorsque j'arrive chez mes hôtes, ils éteignent le superficiel et allument l'essentiel pour mieux m'écouter au bord de la cheminée.
 
Et tandis que dehors le mauvais temps chasse les dernières ombres animales et humaines, arrosant tristement les épouvantails qui restent plantés les pieds dans l'eau et le chapeau dans les ténèbres, j'emmène mon auditoire dans des aventures merveilleuses.
 
Cinq ou six fronts me font face. 

Ravis, ils partent avec moi dans des univers lointains. Que ce soient des contrées éclatantes ou des royaumes effrayants, tout y est plus obscur ou plus lumineux que dans leur quotidien...
 
On entend les rafales de vent souffler contre les carreaux, les enfants frémissent, les femmes sourient, les hommes armés de leur tison ravivent les braises. Un spectre s'est joint à l'assemblée, nul ne le voit mais tous sentent sa présence.
 
Ils sont tous si captivés par mes paroles que les sons, les phrases, les soupirs et les silences, sortant de ma bouche en deviennent palpables. La pièce plongée dans la pénombre est soudainement hantée par un visage qui se promène autour de chaque membre de la famille : mon histoire a pris corps et les touche, déjà bien installée dans leur esprit.
 
L'heure tourne, le voyage dans l'ailleurs se poursuit. Les regards s'accrochent à mes lèvres. Ma barbe, mes traits, mes mains qui racontent les fascinent. Ils oublient le cadran de l'horloge, le feu crépite, la tourmente fait claquer quelques volets et des chiens aboient au loin.
 
Ensorcelés, ils continuent à boire à la coupe de mon imagination.
 
Je prolonge le conte jusque tard dans la nuit, multipliant les détails, ajoutant des personnages tantôt inquiétants, tantôt fantaisistes. J'improvise ici et là afin d'étirer le récit. A la lueur de l'âtre et au chant de mes mots, les âmes hypnotisées pénètrent dans un monde irréel.
 
Finalement plus personne ne sait s'il sort d'un souper qui s'est éternisé ou bien d'un rêve éveillé. Chacun va se coucher, traînant encore des images crépusculaires dans les yeux.

Après avoir semé de la magie dans les têtes je repars sous la bourrasque,  repus de mets divins autant que de bon vin.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire