samedi 10 janvier 2026

17 - Chez monsieur le curé

Lorsque je rends visite au curé d'un village, ce n'est pas pour y demander l'aumône, loin de là. Au contraire je viens lui offrir l'éclat de ma présence, la flamme de mon esprit, la boue de mes bottes. Ainsi que tous les autres trésors que j'incarne : sous mon chapeau il découvrira des pensées d'azur et dans mon coeur le feu d'un fou. Moi le vagabond sorti de la brume, je suis un oiseau plein de lumière et de rocaille, comme un mélange de ciel et de loup.
 
Dans ma tête il y a le poids de l'or, dans mes poches la poussière des chemins, dans mes semelles toute la légèreté de la plume : je ressemble à un ogre qui vole.
 
J'ai des crocs et des ailes. Je braconne et je chante. Carnassier et céleste, je tords le cou des lapins et m'éveille dans les sommets.
 
Sans être un saint, je sais me montrer sage sous ma façade de bête des champs. Dénué d'hypocrisie et de sensiblerie, ni la griffure du froid sur ma peau ni les entrailles déchirées de mes proies prises à mes pièges ne me font frémir.
 
Ce qui me glace et ce qui me brûle n'appartient pas au monde des douillets. La dureté m'est une douceur. J'aime vivre à visage découvert, les mains nues, les yeux grands ouverts. Je traverse ce siècle de frilosités avec la vérité de mon être pour unique passeport.
 
Je voyage par tous les vents, avance par n'importe quel temps, poursuis l'horizon s'il le faut. Mais je peux également rester dans mon trou tant que la joie y réside, plus chaude qu'ailleurs, même si la soupe y semble plus claire.
 
Tantôt je rêve lourdement, tantôt je marche dans les airs. Je vis pleinement mes jours de misère et de gloire aussi bien sur terre qu'au-dessus des nuages. La beauté m'élève, la clarté m'emporte. Le meilleur se trouve certes toujours en haut, ce qui ne signifie pas pour autant que ce qui demeure en bas ne vaut rien.
 
Ce n'est pas parce que les hauteurs du clocher ont mes faveurs que je n'apprécie pas les plaisirs profanes du presbytère. Chez le prêtre qui m'accueille au pied de son église, je m'enivre du son des cloches et me régale de bon vin. J'ai l'habitude de payer en nature les opulences dont on me gratifie : je récompense la générosité de mon hôte en partageant avec lui ma bonne humeur. Quand l'abbé d'un bourg boit avec moi, des anges nous accompagnent.
 
Dans ces moments nos âmes s'accordent à merveille, moi dans mes habits de gueux, lui dans sa soutane de pieux.

Ensuite il me suffit de passer à la table du religieux et d'y honorer chaque plat pour conclure cette affaire si bien commencée.

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