Chaque jour je mange de quoi tenir debout dans mes bottes et bois tout ce
que le ciel peut m'offrir : flotte ou azur, étoiles ou nuages. J'en profite
toujours lorsque c'est gratuit. La manne a certes la saveur de l'eau ou de la
banalité, cependant elle n'est point vaine : elle m'aide à attendre dans la joie
l'heure de la soupe. L'espoir de faire bombance plus tard me procure de
l'ivresse.
Cet air pur mêlé de rêve que m'octroie la Création vaut bien le vin blanc
de l'abbé ou le nectar du notaire. C'est avec peu que je progresse et avec
presque rien que je m'envole. Il ne m'en faut pas beaucoup pour que je sois
content, même si je ne refuse jamais le superflu.
Je remplis volontiers mes poches d'argent sonnant et trébuchant quand il me
tombe dessus. Je me cale le ventre chez les rentiers, les châtelains et les fermiers au gré de mes
visites de courtoisie. Parfois j'avale le pain chaud du boulanger que je paye en
monnaie de paille, d'autres fois je vais noblement aller saluer un notable
avantageusement nanti, armé de mon seul chapeau de lumière.
Il me prend également l'envie d'aller chanter mes couplets royalistes chez les maires engagés : ils me chassent promptement de leur mairie à coups de
"chèques-solidaires", c'est ainsi qu'ils appellent ces républicaines contre-offensives leur servant de belle conscience.
Enfin, ces rentables amabilités et fructueux écarts de chemin, agrémentés
de braconne, suffisent en général à nourrir honnêtement son homme.
Selon les circonstances je suis soit repus de bons repas, soit gonflé à
bloc d'hymne et de vent. Dans tous les cas, je reste aussi léger qu'une plume.
Avec mes haillons de loup et mes mots de fou, je brûle comme un feu dans la
nuit. On me voit arriver de loin, tel un joueur de flûte. J'entre glorieusement
dans le crépuscule pour me diriger lentement vers le clair de Lune, ce qui
impressionne sacrément les villageois !
Dans mon sillage je traîne des parfums de mystère et des odeurs de fumier.
Je cache sous mes semelles autant de légendes fabuleuses que d'épaisses bouses
de bovidés. Cela repousse quelques humains communs mais attire certains drôles
d'oiseaux.
Pas malheureux pour un sou, dans ma carcasse de vagabond bat un coeur de
roi.
Je fais même des envieuses je crois : les vaches me caressent de leurs yeux
doux, les femmes me regardent de travers. Preuves que je ne laisse indifférentes
ni bêtes ni ménagères. Ces dernières sont d'ailleurs les plus intriguées à mon
sujet.
Leurs enfants me réclament pour que je leur raconte des histoires et leurs
maris se battent pour me voir rire et briller à leur table.
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