Dans ma vie de vagabond pleine d'allers et venues, de voyages entre champs
et clochers, d'aventures entre horizons et légendes, je suis accompagné de vols
de corbeaux. Ces nuées de croasseurs forment une ombre immense dans le ciel,
comme une cape vivante flottant dans mon sillage. Vaste, auguste et inquiétante.
Voilà de quoi forger ma renommée le long des routes !
Ainsi réunis par centaines, ils ressemblent à une vague d'encre aérienne,
une sorte d'onde pareille à un drap mortuaire, un linceul géant emporté dans le
vent. Ils noircissent la plaine et l'azur pour les rendre plus profonds et
lumineux.
Lorsque je traverse les espaces champêtres sous la tourmente, ils
apparaissent tels des anges dans les airs. Et viennent se poser dans les sillons
avec leurs têtes de diables. Je les aime follement, même si j'ai l'impression
qu'ils méprisent avec leurs allures hautaines.
Dans la désolation des jours de pluie ou dans l'austérité des labours, leur
présence spectrale fait briller la campagne. Ils illuminent le paysage de leurs
flammes noires, embellissent les terres de leurs ténèbres, enchantent le monde
de leur clameur.
Leurs ailes ont éclat du deuil et leurs cris la douceur du glas.
Ils sont les génies de l'automne, les princes de l'hiver, les chardons du
printemps, les clodos de l'été. Ils incarnent la glace du matin et le
flamboiement des soirs de tristesse. Ces demi-dieux de la glèbe ont toute mon
admiration.
Moi l'épouvantail ambulant, eux les macchabées célestes.
Peut-être m'adressent-ils en retour une cordiale froideur ? Peu m'importe !
Ces croque-morts tout en plumes me plaisent et m'allègent.
Et quand, prenant leur essor vers de mystérieuses destinations, leur
silhouette de sombres seigneurs se déploie au-dessus de mon chapeau de paille,
il de la lumière dans mon âme.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire