Je croise parfois le premier magistrat d'un des villages du canton, celui
où habite la Garbichon. Entre l'élu et mon chapeau de paille, c'est loin d'être
le fol amour ! La dernière rencontre, pas plus tard qu'hier, fut plus mémorable
que d'habitude :
— Alors le baladin, toujours à traîner sur les routes ? Elle est belle ta
vie d'aristocrate privilégié qui joue les bohémiens ? Tu vas aller nous voler
les poules du curé aujourd'hui ?
Anticlérical notoire et adversaire convaincu de mes couleurs royalistes, il
pensait faire un bon mot. Il ne s'attendait pas à ma réponse cinglante :
— Pas la peine Monsieur le maire. La volaille républicaine me suffit :
engraissée de vos navets électoraux et déjà déplumée, elle est prête à passer à
la casserole. Ce genre de bestiole-là est encore plus facile à attraper. La
caqueteuse égalitariste est tellement bête et si peu méfiante qu'elle se laisse
tirer dessus sans réagir. Je n'ai qu'à me servir directement dans le poulailler
municipal !
Cette allusion mordante à ses convictions de gauche lui a cloué tout net le
bec, bien qu'il ait fait mine de rester impassible. Il sait pertinemment que ses
alliés à la mairie, comme lui-même, sont des champions de la bien-pensance de ce
siècle. Ou pour le dire autrement, des ramollos du ciboulot. Mais pour lui la
perte de virilité intellectuelle constitue un progrès. J'en profite pour
agrémenter les orages que je lui adresse de mille feux monarchistes, les plus
électriques possibles.
De quoi illuminer chaque entrevue d'inoubliables étincelles...
Bref, entre le chef de la commune et mon auguste personne, les relations ne
demeurent guère au beau fixe. Je le sens hautement contrarié par les aspérités
politiques de certains de ses administrés, dont la mère Garbichon (qu'il
surnomme "Grabichon"), rance incarnation selon lui de ce qu'il qualifie de
"désordre de la démocratie".
La vieille et moi formons un duo de choc aux odeurs de poudre et de fumier.
Moqués par les uns, redoutés par les autres, nous avons choisi notre camp la
chouette et moi : celui des ultimes oiseaux du monde rural perchés sur leur
noble branche, seuls avec le roi et les nuages ! Bon sang ! Vive le trône et à
bas la Gueuse ! Dieu et la couronne ! C'est notre cri de résistance depuis le
fond des fourrés, là où l'on prend les lapins au collet et où nul
garde-champêtre n'ose venir nous dénicher. Ils ne nous auront pas, les rouges
!
En général nous nous séparons en vieux ennemis, le serviteur de la
république et moi, après d'acerbes échanges.
Ferrailler à l'occasion avec ce foutu animal qui gîte à l'hôtel de ville,
ça ne m'empêche pas de continuer de tordre le cou au gibier des champs qui lui,
totalement neutre, a l'avantage de n'appartenir à aucune chapelle.
Contrairement au pain de l'ordre établi, mon civet a le goût sauvage de la
liberté.
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