dimanche 1 février 2026

31 - Mes chemins de poussière

Lorsque je marche à travers champs, je file droit vers mon but qui n'est jamais vraiment loin, le pas chargé de rêves à ma portée et la besace pleine de cadavres frais de lapins.
 
Je franchis les ruisseaux, écrase deux ou trois crapauds, foule des herbes aussi folles que les flammes s'allumant sous mon chapeau, me laisse emporter par tous les vents et vole comme un fantôme déchaîné dans les airs de mon imaginaire aux ailes de corvidé.
 
Je deviens alors un lourdaud aux légèretés de bulle, un loup botté couvert de plumes, un vagabond crotté qui luit au soleil et brille au clair de lune. Ravi de mon sort, débordant de joie de la tête aux pieds, je chemine de détours en raccourcis, de mares en monticules et de creux en courbes, le coeur gonflé d'aise.
 
Ainsi allégé, je me rends tantôt chez la mère Garbichon en quête d'un feu crépitant et de table garnie, un lagomorphe raide en guise d'offrande, tantôt chez Monsieur le curé, attiré par son vin de messe et charmé par ses paroles de paix.
 
Une marmite fumante m'attend chez l'une, des cloches vespérales fêtent ma venue chez l'autre.
 
Parfois j'ose aller jusque chez le maire pour lui demander l'heure qu'il est dans l'espoir qu'il me donne également sa montre, mais je ne m'attarde guère chez lui : il ne m'accorde à chaque fois qu'un peu de temps, rien de plus. Quel rat ce républicain !
 
Je vais chez mes amis les vivants : des gens heureux se chauffant à leur cheminée, des âmes simples préférant les étoiles aux écrans, des êtres lumineux qui s'endorment à la lueur de l'âtre.
 
J'évite les ombres fragiles ne s'éclairant qu'à l'électricité, les végétariens qui ne respirent déjà plus par peur de polluer, les écolos branchés aux idées hors-sol qui ont renié leurs ancêtres enracinés dans le réel. Ils sont tous insensibles à la rudesse de mes semelles, sont rebutés par l'odeur de mon manteau, ont oublié la valeur de la cendre et l'éclat de la poussière. J'aurais pourtant tant de terre et de ciel à leur raconter, s'ils voulaient m'écouter...

Ce siècle peuplé de frileux passera, les sangliers demeureront.

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