mercredi 31 décembre 2025

4 - Un oiseau déplumé

Dans ma vie de vagabond à temps plein, il m'arrive de faire des rencontres réellement extraordinaires. Ainsi un jour je croisai un sacré foutu personnage sur mon chemin : moi-même !
 
Ou plus exactement, l'ombre de moi-même. Ou, pour être encore plus précis, un anti moi-même. La totale contradiction de ce que je suis.
 
A y réfléchir, le terme "personnage" est trop flatteur pour qualifier cette pauvre chose en forme de bipède. En vérité j'eus affaire à une pâlichonne cloche de la ville : un digne représentant de la gent prétendument libérée des "soumissions du système"...
 
Un routard avec des écouteurs dans les oreilles et des fils lui sortant par tous les trous ! Un de ces nombreux juvéniles paresseux à la dérive qu'a fait naître ce siècle de tous les dérèglements.
 
Un homme sans chaîne, ça ? Mon oeil ! Plutôt un parfait esclave des écrans !
 
Une loque connectée. Une brindille errante au ciboulot lessivé. Le pire artifice de la société. Un être immature abruti de la tête aux pieds par son inutile technologie. A voir ce gringalet traîner la savate avec ses bidules branchés à ses orifices, on aurait dit un malade ambulant transfusé avec des tuyaux. Ou un moribond en déplacement sous surveillance électronique...
 
Déconnecté du réel, plongé dans sa bulle de vaines virtualités, il semblait m'ignorer. Il continuait à marcher sur la route en ânonnant des mots stupides : il écoutait du rap à s'en faire péter les tympans ! J'entendais d'ailleurs les échos des ordures auditives qu'il captait à travers les récepteurs collés à ses tempes. Plus de doute, j'avais en face de moi un crétin formellement formaté. Un pur produit de la creuse modernité. Une sorte d'animal dénaturé traversant la campagne comme un robot, absorbé par son univers d'indigences numériques.
 
Je venais de me heurter à une autre civilisation. La drôle de bête ne provenait visiblement pas de mon antique planète. Ce type pathétique, là devant moi, déambulant dans la cambrousse avec son baladeur sur le crâne incarnait le néant. Je devinais bien ce qu'il était au fond de sa molle âme...
 
Un écolo.
 
Ou pour le dire autrement, un geignard improductif. Un de ces parasites toxiques et pleurnichards qui se prennent pour des victimes du climat doublés de justiciers de la verdure, des "amoureux de la nature" incapables de vivre à l'air libre sans tenir à la main leur débiteur de sornettes ou de se déplacer dans les bois sans activer leur GPS... Nature qu'ils appellent religieusement "Mère Gaïa", eux les enfants à la peau fragile et aux pensées flasques.
 
Je le regardai passer sans lui adresser la parole. Comment aurais-je pu communiquer avec cet extraterrestre venu des profondeurs du métropolitain ? Il paraissait tellement captivé par les âneries que débitaient les instruments greffés à sa cervelle... Je l'aurais certainement dérangé en voulant le saluer ! Je le laissai à sa misère intérieure.
 
Perdu dans ses inepties, le déraciné de la réalité ne fit d'ailleurs nullement attention à mon chapeau de paille.

Il disparut de ma vue aussi pitoyablement qu'il en était apparu.

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